Le monde à l’envers
Il y a quelques jours, j’étais à la plage avec des amis. C’était la fin de journée, et l’océan brillait d’intenses reflets argentés comme si un immense banc de sardines était venu frétiller à la surface. J’ai sorti une belle pêche de mon sac et j’ai commencé à la manger. Quelqu’un m’a alors demandé si je n’avais pas peur du sucre.
Quelques minutes plus tard, cette même personne ouvrait une canette de soda.
Je me suis vue en train de me justifier de manger des fruits.
Je me suis demandé à quel moment nous avions commencé à nous méfier des fruits.
Nous vivons une époque étonnante.
Une époque où manger des fruits, des légumes, boire de l’eau, choisir des aliments simples, demande parfois plus d’explications que d’ouvrir une boisson industrielle ou de remplir son caddie de produits dont nous ne savons même plus reconnaître les ingrédients (sans parler des médicaments qu’on ingurgite, les « Doliprane » qu’on garde dans le sac pour les copines, ou les « au cas où », sans parler des 10 heures par jour assis à un bureau ou une table, sans parler des heures en voiture…).
Je ne dis pas cela pour juger. J’observe simplement combien nos repères se sont déplacés.
Comme si, peu à peu, nous avions cessé de reconnaître ce qui est vivant.
Cette réflexion m’a accompagnée quelques jours plus tard devant une belle assiette de melon, de concombres, de nectarines et de framboises (voir mes recettes fruitées ).
Avec cette chaleur, mon corps ne réclamait presque que cela.
De l’eau.
Des couleurs.
Comme si quelque chose en lui savait encore.
J’entends aussi souvent dire que l’être humain a toujours cuit ses aliments.
C’est vrai : le feu a été une révolution extraordinaire. Il nous a protégés, réchauffés, rassemblés. Il a participé à bâtir notre histoire.
Mais avant d’apprendre à cuire, nous avons été façonnés par le vivant.
Pendant des millions d’années, notre organisme s’est construit au contact d’une nourriture fraîche, gorgée d’eau, de lumière et de minéraux.
Notre histoire avec le feu est ancienne.
Notre histoire avec le vivant l’est infiniment plus.
Et peut-être est-ce pour cela que certains aliments procurent une sensation si particulière. Non seulement parce qu’ils nourrissent notre corps, mais parce qu’ils semblent lui rappeler quelque chose de très ancien.
Je crois que la véritable question n’est pas d’opposer le cru au cuit.
Le feu fait partie de notre histoire.
L’enjeu est peut-être plutôt de laisser une place suffisante à ce qui est encore vivant, dans ce monde brutal qui va vers le non-vivant, le non-lien.
De laisser de la place à des aliments qui ressemblent encore à ce qu’ils étaient en poussant. J’écris « aliments », et je pense aussi : liens humains, environnement de vie…
Et j’en reviens encore et encore au bon sens dont nous sommes tous pourvus.
Je crois aussi que nous ne sommes pas tant déconnectés de notre corps… que de la confiance que nous pourrions lui accorder.
Car lorsqu’on ralentit un peu, qu’on l’écoute, il redevient étonnamment simple.
Il réclame du sommeil, du mouvement, du soleil. Des liens qui apaisent. De la joie.
Dans un monde où tout devient plus sophistiqué, plus transformé, plus complexe, je nous souhaite de retrouver le chemin des choses simples, qui existent depuis bien avant nous, et qui continuent, silencieusement, à nous rappeler d’où nous venons.
Je nous souhaite un été rempli de fruits qui éclatent sous la dent, de repas colorés, de longues tablées sous les arbres, de tomates encore tièdes du soleil et de cette joie toute simple qui naît lorsque nous retrouvons, presque sans y penser, le goût du Vivant.